Propos recueillis à rue (suisse), le 6 mai 2008, par Jef Gianadda

Je voulais vous demander qu’est-ce que l’art. A cette interrogation, le philosophe américain Nelson Goodman avait substitué la question : «Quand y a-t-il art?» selon vous?

J’aimerais d’abord parler des artistes. Je pense qu’ils sont à la société ce que les microbes et les bactéries sont à la vie : indispensables. On les croit inutiles, tout le monde lutte contre eux, mais sans eux la vie ne serait pas possible. Quant à l’art, j’y réfléchis depuis près de quarante ans… Pour moi, c’est quelque chose de subjectif qui sort de mes tripes et qui accède à ce statut une fois vendu. D’autant que je considère chaque sculpture vendue comme un miracle.

C’est l’acte d’achat qui définirait l’art?

D’une certaine manière, dans la mesure où un livre pas lu ou une musique pas écoutée n’existent pas. C’est pareil pour une sculpture : au moment où quelqu’un l’achète, la pièce est achevée. Jusque-là, le cycle n’est pas complet. Certes, pendant que je la crée, j’ai l’impression de faire de l’art, habité que je suis par l’angoisse de l’artiste, passant de l’euphorie au découragement, mais c’est le regard du public qui finalement fait l’œuvre.

Revenons à la place de l’artiste dans la société. Quel est son rôle?

Supprimons toute littérature, toute musique, toute création plastique et voyons comment on peut vivre!

Un des grands enjeux en matière artistique demeure celui du discours. L’art doit-il véhiculer un message?

Oui et non. L’œuvre, quelle qu’elle soit, peut intrinsèquement véhiculer un message subjectif ou émotionnel. Dès lors, c’est elle seule qui s’exprime. Cela dit, dans l’art contemporain, le discours est selon moi trop souvent beaucoup plus important que l’œuvre elle-même.

Mais l’artiste peut aussi prendre position, voire dénoncer?

Bien sûr. Je pense d’ailleurs depuis plus de dix ans à une sculpture qui s’intitulera «Au nom de…». que n’a-t-on pas fait «au nom de…» depuis que l’homme existe? Elle sera réalisée d’ici à deux ans, mais pour l’instant mes idées ne sont pas encore assez simples.

La simplicité comme condition nécessaire à la compréhension ou à la beauté?

En ce qui me concerne, moins je réfléchis, mieux ça vaut. Plus je peux faire le vide, observer et écouter la nature, meilleur sera mon travail. De même, si quelqu’un regarde une de mes sculptures pendant dix secondes sans penser, j’estime avoir gagné.

Une œuvre reflète autant son auteur qu’elle le nourrit. Dans quelle mesure vos sculptures vous ont construit?

Balthus disait : «beaucoup de gens font de la peinture, mais il y a peu de peintres.». A chaque artiste de trouver sa sincérité, de ne pas faire pour vendre. C’est une difficulté énorme pour tous les artistes, même les plus célèbres. En ce qui me concerne, je ne serai probablement pas devenu celui que je suis sans la sculpture – dont je vis depuis trente-cinq ans –, qui m’a construit d’une manière dialectique : je l’ai construite comme elle m’a construit.

Quelle est la place du doute dans votre travail?

Environ cinquante pourcent ; en ce sens que je ne suis jamais content d’une sculpture, même s’il m’arrive d’en revoir d’anciennes avec une certaine satisfaction. Dans l’atelier, où j’essaie de créer sans me répéter, je doute toujours.

Crée-t-on vraiment?

Non ! On ne fait que réinventer ce que l’on sait déjà ; sur la base du passé et de tout ce que l’on a pu voir, lire ou entendre. je ne crois pas au génie. Giacometti, avec son homme qui marche, par exemple, n’existerait pas sans les étrusques. Et c’est normal. 

Quid du hasard?

Omniprésent dans la vie de chacun, il l’est aussi à l’atelier. Quand je commence une sculpture, je pars systématiquement d’une idée, mais à mi-chemin le hasard prend le relais. Indépendamment de sa taille, c’est toujours la sculpture qui me guide, c’est elle le patron.

«Tout art est autobiographique. La perle est l’autobiographie de l’huître», a déclaré le réalisateur italien Federico Fellini. Cela dit, c’est toujours un grain de sable qui déclenche l’activité perlière de l’huître! quel est votre moteur?

J’ai fait un apprentissage de décorateur auprès d’un patron qui, alors que j’avais quinze ans, m’a tout de suite appris à souder et improviser; ce que j’ai adoré. Depuis, la «création» est un vrai bonheur, pour ne pas dire un besoin. Après une semaine de vacances, je dois me remettre à travailler. La question n’est pas d’avoir des idées, mais d’éliminer les mauvaises. Quant à la part autobiographique, elle est toujours présente. On ne peut pas s’échapper à soi-même. 

Après quelques années consacrées uniquement à une abstraction que vous continuez d’ailleurs d’explorer, vous êtes revenu à la figure humaine dans une représentation moins torturée qu’à vos débuts. Qui de l’art ou de l’artiste a apaisé l’autre?

Pendant huit ans, influencé notamment par la société (l’artiste est une éponge), j’ai cessé de représenter le corps humain ; pour y revenir de manière beaucoup plus sobre. La sculpture m’a peut-être calmé, mais la vie, surtout, m’a calmé. J’ai soixante-six ans et, par conséquent, je vois les choses et vis différemment qu’à trente ans. Je suis moins torturé, mes sculptures le reflètent.